Les ingénieurs : un groupe professionnel face aux nouvelles formes d'organisation du travail

Les ingénieurs représentent un groupe ancien et bien établi qui a connu récemment un certain nombre de changements en lien avec les nouvelles formes d'organisation du travail. La présente recherche vise, d'une part, à améliorer notre savoir sur un groupe professionnel qui n'a été que peu étudié en Suisse et, d'autre part, à déterminer de quelle manière les changements de leur contexte de travail affectent leurs pratiques professionnelles, leur identification au groupe professionnel et leur vision du monde.

Les transformations du groupe professionnel

Formés traditionnellement pour le monde industriel porté sur le progrès technique (Le Goff, 1993), les ingénieurs sont désormais confrontés à des tâches communicationnelles et managériales induites par la tertiarisation de l'économie (Crevoisier et al., 1996 ; Lojkine, 2005). Cette nouvelle donne favorise l'émergence de clivages générationnels au sein du groupe professionnel. Il faut encore prendre en considération des divisions selon les spécialisations disciplinaires, une tendance de plus en plus marquée avec la percée de nouvelles disciplines fortement valorisées, comme l’informatique, les sciences du vivant et de l’environnement(Mieg/De Sombre, 2004)

Si nous parlons de groupe professionnel en nous référant aux ingénieurs, il faut considérer qu'il s'agit d'un groupe plutôt faible dans le sens qu'il est faiblement organisé. Il faut bien entendu tenir compte des clivages mentionnés ci-dessus et y ajouter un faible intérêt pour les organisations professionnelles qui est redoublé par un mode individuel d'adhésion mettant en évidence les divisions par branches et l'absence de revendications politiques communes (pour une comparaison internationale sur la professionnalisation et le rôle politique des ingénieurs, cf. Siegrist et al., 1985 ; Torstendahl, 1975, 1992 ; Späth, 1992). Nous pouvons également nous poser la question, d'une part, si le sentiment d'appartenance au groupe professionnel n'est pas concurrencé par l'identification à l'entreprise et, d'autre part, dans quelle mesure les trajectoires professionnels individuelles diversifiées rendent difficile la consolidation du groupe professionnel en tant que tel.

En ce qui concerne plus spécifiquement l'organisation du travail, l'émergence d'entreprises de haute technologie va de paire avec des changements importants. En effet, en comparaison avec des secteurs plus « traditionnels », la position des ingénieurs inscrite auparavant dans une rapport hiérarchique fort avec un rôle de charnière entre la direction et les ouvriers évolue vers des rapports situés principalement au sein du groupe du personnel technique et caractérisés par une « hiérarchie plate » (Crawford, 1989). Dans ce contexte, le modèle traditionnel de carrière garantissant une ascension hiérarchique est fragilisé, ce qui peut induire dans certaines circonstances une crise de l'identité professionnelle (Bouffartigue/Gadéa, 1997).

Une autre évolution importante concerne l'introduction du management de projet dont les implications sont de deux ordres. Premièrement, la séparation entre les divers secteurs (recherche, scale-up, production) s'assouplit dans le sens que les différents acteurs impliqués dans un projet devront communiquer et se coordonner lors des diverses étapes de manière plus importante qu'auparavant (Crawford, 1989). Deuxièmement, l'introduction d'une telle logique va de paire avec une pression accrue pour restreindre le temps et les ressources financières investis dans les projets. Divers acteurs non techniques, les clients ou la division marketing par exemple, peuvent de fait imposer leurs contraintes à la prestation technique des ingénieurs lors de l'avancement du projet (Charue-Duboc/Midler, 2002).

Cette redéfinition des activités et de la position des ingénieurs au sein de l'entreprise pose un certain nombre de questions quant à l'autonomie professionnelle des ingénieurs et les formes identifications à leur groupe professionnel. Autant d'interrogations qui sont au centre de notre démarche.

Rapport au politique

Même si le rapport au politique des ingénieurs est un sujet peu traité, il ressort que les ingénieurs sont caractérisés traditionnellement par une forme « d'apolitisme de droite » et un intérêt plus faible en comparaison avec d'autres groupes professionnels appartenant à la même couche sociale (Didier, 2008a). Les ingénieurs travaillant dans le secteur des hautes technologies ont quant à eux tendance à se situer plus à gauche sur le spectre politique (Crawford, 1989).

Pour explorer plus précisément cette question, nous déclinons notre démarche en deux volets. Premièrement, il s'agit de s'interroger sur les visions de l'espace politique que développent différentes catégories d’ingénieurs, en fonction de leur contexte de travail, de leurs positions hiérarchiques et de leurs activités au sein du groupe. Deuxièmement, l’enquête s'intéressera aux modes de vie des ingénieurs en retraçant l’intensité et l’importance accordées par les interviewés à deux modes de sociabilité : la sociabilité de quartier et la sociabilité sportive. En complément, nous tiendrons également compte de l'importance des conjoint-e-s et de la sociabilité qui se forme autour du couple. De manière générale, il s'agit en finalité de déterminer si ces différents réseaux de sociabilité sont homogènes ou hétérogènes au niveau de leurs caractéristiques sociales, et en quoi cela affecte la constitution d'opinions politiques.

Terrain

L’enquête au sein de ce groupe professionnel s’effectuera auprès d’individus travaillant dans des entreprises appartenant à deux secteurs différents. En partant d'un même réseau industriel, nous nous intéressons, d'une part, à des entreprises actives dans le secteur émergent des nanotechnologies et, d'autres parts, à des fournisseurs ou des sous-traitants officiant dans des secteurs plus « traditionnels ». Nous pourrons ainsi comparer les trajectoires professionnelles et familiales de jeunes ingénieurs employés dans un secteur technique « traditionnel » (même s’il comprend aussi des activités de recherche de pointe) et un secteur en ascension où l’organisation du travail est fortement liée à la qualification managériale des ingénieurs, à la gestion par projet et au travail par équipe (Boltanski/Chiapello, 1999).

 

Consultez la bibliographie sur ce groupe professionnel.

Mise à jour le Mardi, 16 Août 2011 09:35
 
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